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Au palmarès des détestations du Figaro : Les Nouveaux Chiens de garde

par Henri Maler,

Nous devons l’avouer : nous n’avions pas, jusqu’alors, prêté attention à Sébastien Le Fol, qui pourtant n’est rien de moins que directeur adjoint au Figaro. Jusqu’au moment où nous avons découvert l’articulet de son blog qui appelait au secours la BAC (Brigade anti-culturelle), pour qu’elle le sauve du retour de l’œuvre de Pierre Bourdieu dans l’espace médiatique. On peut lire ici-même notre réponse à ce SOS. On lira ci-dessous d’autres soins d’urgence dont il est indispensable qu’il bénéficie.

L’articulet du blog se concluait ainsi : « Quelle mouche a donc piqué la “gauche molle” de vouloir exhumer ces vieilles lunes ? […] Ironie de l’actualité, un documentaire d’inspiration “bourdivine” en salle mercredi prochain, Les nouveaux chiens de garde […], intente le procès à charge de cette même gauche. Les patrons de Libération, du Nouvel Observateur et d’autres médias se voient accuser d’imposer une pensée unique “néolibérale” (sic). Camarade Bourdieu, réveille-toi, tes enfants sont devenus fous ! »

Évidemment, Sébastien Le Fol devait récidiver à propos du film, et il le fit, le 11 janvier 2012, cette fois dans les colonnes du Figaro, sous le titre « Ball-trap tragique dans les médias ».

En vérité, ce qui est pathétique – et non pas tragique – c’est ce que cette éminence du journalisme culturel (qui n’est pas encore reconnue à sa véritable valeur) a retenu du film, et qu’il résume dès le début en une phrase : « Qui fabrique l’information en France ? Une “classe dominante”, socialement et politiquement homogène, faisant la promotion d’une pensée unique (celle du “capitalisme triomphant”) et usant de “leviers corrupteurs” pour asseoir son pouvoir  ».

Évidemment, le film en question, même résumé par sa bande-annonce, n’a rien à voir avec ce qu’en dit Le Fol, dont nous ignorons encore – l’enquête devrait se poursuivre… – s’il dit n’importe quoi parce qu’il ne comprend rien ou parce qu’il ne comprend pas ce qu’il dit lui-même.

Évidemment, il n’est nullement question dans ce film, pour désigner les nouveaux chiens de garde, d’une « classe dominante » : mais Le Fol sait-il seulement ce qu’est une classe sociale ? Évidemment, quand il est question de « leviers corrupteurs », ils ne sont pas attribués à la « classe dominante », mais sont expliqués comme un effet parmi d’autres de l’appropriation des médias par des groupes privés qui bénéficient de marchés publics et disposent ainsi de « leviers politiques particulièrement corrupteurs ». Mais Le Fol, a voulu « faire court »… Sans doute n’avait-il rien à objecter au fait que Le Figaro appartienne au marchand d’armes Serge Dassault, lui-même sénateur UMP.

Évidemment, il arrive parfois que même Le Fol parvienne à écrire quelques mots exacts : « Collusions, accointances, soumission aux groupes industriels, copinages avec les politiques… » Mais c’est pour se rattraper aussitôt : « Les chefs d’accusation défilent à l’écran pour forcer le trait déjà épais de ce zapping militant ». Évidemment, Le Fol ne milite pas, puisqu’il s’estime journaliste et que ce qu’il écrit n’a rien de militant. Il lui suffit de trouver que le trait est « épais » pour n’avoir rien à dire des « collusions, accointances, soumission aux groupes industriels, copinages avec les politiques… »

Évidemment, Le Fol est choqué puisque « les principaux accusés […] ne sont pas invités à se défendre ». Cet argument a déjà beaucoup servi ailleurs, et peut-être faudra-t-il y revenir plus longuement. On se bornera donc à répéter ici ce que nous avons déjà écrit – à propos d’une critique lue dans Le Monde : « Un film d’1 heure 40 minutes devrait en consacrer la moitié à donner la parole à ceux qu’il met en question : ceux-là même qui ont des kilomètres de papier journal et des centaines d’heure d’antenne d’avance et qui, malgré le film, continueront à barbouiller les colonnes des “tribunes libres” […] et à monopoliser les micros ! ».

Évidemment, Le Fol qui a la défense du pluralisme (des médiacrates…) chevillée au corps, supporte mal certaines intrusions : « En revanche, on entend beaucoup Michel Naudy, engagé à la gauche de la gauche ». Beaucoup ? À quatre reprises et pour moins de cinq minutes ! Mais pour Le Fol, c’est déjà beaucoup trop !

Évidemment, quand il dresse la liste de ceux qu’il appelle « les principaux accusés », Le Fol n’en retient que quatre sur plusieurs dizaines et qui ne sont pas « les principaux » : « Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), Nicolas Demorand (Libération), Michel Field (Europe 1, LCI) et Denis Olivennes (Lagardère) ». Pourquoi ne mentionne-t-il que ceux-là, pour leur opposer l’intrusion de Naudy ? Cela coule de source  : « Cela sent le règlement de comptes entre gauche dure et gauche molle. Les sociaux-traîtres au poteau ». Le Fol a tout compris, en ne fermant que l’œil qui lui aurait permis de distinguer quelques éditocrates et autres capitaines d’industrie communément classés à droite.

Péroraison : « Ce ball-trap sur grand écran vise juste parfois. Mais sa charge se révèle beaucoup trop manichéenne pour convaincre. En occultant totalement les effets de la révolution Internet sur l’information (abolition des hiérarchies, règne de la transparence), les auteurs ont l’air d’apposer une grille de lecture périmée sur le monde d’aujourd’hui ».

Évidemment, on ne saura jamais en quoi le film « vise juste parfois », ni en quoi le film serait « manichéen ». En revanche, on apprend que la « révolution Internet » a « aboli les hiérarchies » (au Figaro ?) et a imposé le « règne de la transparence » (de quoi ? pour qui ?).

Un article de Le Fol dont il aurait pu se passer et nous priver ? Évidemment, puisqu’il est directeur adjoint du Figaro, préposé à la rubrique « Culture ». Cela au moins est transparent !

Comme il est évident qu’il est inutile que Dassault surveille son clavier pour que Le Fol tapote des « idées saines » : c’est en cela qu’il est intéressant. Un peu.

Henri Maler

 
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