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Assises de la consommation : Isabelle Giordano au four... et au ménage ?

par Olivier Poche,

Rédigé par un comité de « sages », un code unique de déontologie vient d’être rendu public. Il précise qu’un journaliste digne de ce nom « se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude » et « s’interdit toute activité lucrative, extérieure à l’exercice de son métier, pouvant porter atteinte à sa crédibilité et à son indépendance. » Mais une activité peut n’être pas lucrative (comme l’est, à proprement parler, un « ménage »), et porter atteinte à la crédibilité et à l’indépendance d’un journaliste, ou, plus simplement, témoigner de sa dépendance.

Isabelle Giordano, en présentant son émission du 26 octobre 2009 « en direct de Bercy » où en réalité... elle animait la première journée des « Assises de la consommation », sous la présidence d’Hervé Novelli et de Christine Lagarde, a élevé le mélange des genres et la confusion des fonctions au rang de chefs d’œuvre.

France Inter, lundi 26 octobre 2009, 9h10 : Alain Le Gouguec donne la parole à Isabelle Giordano, comme d’habitude, pour l’annonce du thème de « Service Public », qui commence une heure plus tard. Avec une petite surprise à la clé :

- Alain Le Gouguec : « Service Public, c’est à 10h00. Isabelle Giordano, que faites-vous à Bercy ? »
- Isabelle Giordano : « Et bien écoutez, je suis en direct, pour les premières Assises de la Consommation, c’est une première du genre ! Oui, vous l’avez dit Alain, je suis au ministère de l’économie. On attend plusieurs annonces importantes, tout à l’heure, je vous en rendrai compte tout à l’heure à 10 heures. Avec Thomas Chauvineau, on pourra parler également de l’absence de l’UFC-Que Choisir (…) Les consommateurs prennent le pouvoir aujourd’hui à Bercy ! »
- Alain Le Gouguec : « Et on peut toujours vous poser des questions au 01 45 24 70 00. »

Et une heure plus tard, la présentatrice du journal de 10h00 annonce comme il se doit l’émission à venir :

- Clotilde Dumetz : « Service public, et ce matin en studio c’est Thomas Chauvineau »
- Thomas Chauvineau : « Voilà avec Isabelle Giordano aux Assisses…en direct des Assises de la consommation… »
- Clotilde Dumetz : « Vous l’avez envoyé prendre l’air… »
- Thomas Chauvineau : « Merci Clotilde »

Isabelle, grand reporter

C’est donc bien Thomas Chauvineau, le journaliste d’ordinaire préposé aux reportages, qui tient ce jour-là les rênes de l’émission. Les rôles sont inversés, et Isabelle Giordano, selon la petite comédie gentiment ironique interprétée en direct par nos deux compères, est intronisée « grand reporter » :

- Thomas Chauvineau : « On a notre envoyée spéciale en direct sur place Isabelle Giordano. Isabelle, vous êtes là ? »
- Isabelle Giordano : « Bonjour Thomas, oui ! »
- Thomas Chauvineau : « Bonjour Isabelle »
- Isabelle Giordano : « Envoyée spéciale à Bercy ! Vous vous rendez compte, j’étais très très loin de France Inter. Hein, j’ai réussi à aller jusqu’au ministère de l’Économie… »
- Thomas Chauvineau : « C’est presque du grand reportage… »
- Isabelle Giordano : « Voilà, du grand reportage !  »

Comment ne pas sourire à cette autodérision bon enfant… Partageons un instant cette gaieté que confirme la suite...

- Isabelle Giordano : « Voilà du grand reportage ! En tout cas sachez qu’il se passe beaucoup de choses, ici. Vous l’avez dit Thomas, le coup de théâtre, le big bang de l’UFC-Que choisir fait beaucoup parler, donc c’est l’un des sujets de conversation depuis ce matin, depuis 9 heures du matin, entre 400 et 500 personnes sont réunies ici à Bercy pour discuter du nouveau pouvoir du consommateur. Et ce que je trouve pour ma part très intéressant, c’est qu’on assiste, comme vous l’avez dit, à des conversations, des débats, mais également des forces de proposition de toute part, qu’ils viennent d’observateurs comme des sociologues, ou des gens qui font partie d’instituts de sondages, ou des acteurs du secteur de la consommation… »

Certains se diront peut-être que les auditeurs d’Inter pourraient être intéressés par les raisons de ce « big bang » dont tout le monde parle et par les arguments de l’UFC-Que choisir [1]. D’autres, que la succincte présentation des participants à ces « Assises » est quelque peu lacunaire. Mais nous reviendrons sur ces sujets fâcheux. Pour l’instant, laissons nous guider par l’enthousiasme d’Isabelle : « Voilà c’est plutôt intéressant d’entendre tous ces débats. Et bien sûr tout le monde est là et attend le prochain discours de Laurence Parisot… »

Dans l’attente de la Présidente du Medef et pour nous faire patienter, Isabelle Giordano a fait son travail de grand reporter et est parvenue à interroger Christine Lagarde : « Est-ce que vous voulez entendre les propos de Mme Lagarde, je l’ai interviewée tout à l’heure pour vous Thomas ? ». Le temps d’accueillir un nouvel arrivé : « Voilà Christine Lagarde au micro de France Inter, mais au moment où je vous parle, Michel-Edouard Leclerc vient de pénétrer dans notre studio, le petit studio que nous avons installé à Bercy, bonjour Michel-Édouard Leclerc ! (...) On a hâte d’entendre aussi votre point de vue sur ce nouveau consommateur ». Encore un « invité » que l’on est pressé d’écouter. Mais, auparavant, on entend l’interview enregistrée de la ministre du budget [2].

L’auditeur a à peine le temps de reprendre haleine, et on enchaîne avec l’interview, du même tonneau, du PDG de Leclerc [3]. Et notre journaliste envoyée spéciale met fin à l’interview en informant les auditeurs de ses coulisses : « je crois qu’on vous attend aux Assises de la consommation pour débattre, vous allez débattre, notamment, avec Chantal Jouanno, et avec pas mal d’autres invités. »

Michel-Édouard étant parti, le reportage se poursuit avec une interview du secrétaire d’Etat à la consommation : « Je vous propose d’écouter Hervé Novelli au micro de France Inter, c’était aux alentours de 9h15 ». Après trois premières questions pour jauger l’adversaire [4], Isabelle la chasseuse de scoops n’y tient plus et fait parler la poudre : « Question subsidiaire, en tant que consommateur, est-ce que vous vous rappelez le dernier objet que vous avez acheté ? ». « Mon portable », répond le sous-ministre.

Fin de l’interview, dont Isabelle rappelle l’essentiel en rendant la parole à Thomas Chauvineau : « Et oui, ça c’est du scoop, hein Thomas, Herve Novelli, secrétaire d’Etat, achète lui-même son portable ! ». Un dernier échange où transparaît la compréhensible sympathie de l’enquêteur pour son terrain d’enquête : « Une dernière chose, Thomas, je vais vous laisser ensuite débattre avec vos invités … ce qui se passe ici, et c’est tout l’enjeu de cette journée entière consacrée à ce débat autour du nouveau consommateur (...) c’est pour ça que tout le monde est venu, on se demande vraiment qui sont les perdants et qui sont les gagnants (…) y’a une attente… On attend bien sûr le discours de Laurence Parisot du Medef » Dans l’enthousiasme, Isabelle a en effet oublié que comme elle l’a elle-même précisé en début d’émission, « tout le monde » n’est pas venu... puisque l’UFC-Que choisir a décliné l’invitation. Pourquoi ? Le savoir est manifestement moins important que de connaître le dernier achat d’Hervé Novelli.

Mais une fois encore, passons provisoirement sur ces raisons, et en « attendant » Laurence Parisot, « écoutons Jacques Attali ». C’est en effet la dernière interview : « je vous propose de l’écouter, et j’en profite pour vous dire au revoir, Thomas, je vous retrouve tout à l’heure à France Inter, et je salue également vos invités au passage ». Et Thomas Chauvineau, parfaitement raccord, de lui répondre sur le même ton : « A tout à l’heure ! »

Un grand reportage dont vous pouvez (ré)entendre les meilleurs moments grâce à notre montage sonore :

Isabelle, petite cachottière

Sauf que… Sauf que Thomas Chauvineau risque d’attendre longtemps le retour de la présentatrice de « Service Public » à France Inter. En effet, selon le programme des Assises de la Consommation, Isabelle Giordano… est l’animatrice vedette de toute cette journée, censée se terminer à 16h30 – par un « point presse », dont on ne sait qui l’a tenu.

Il est temps de revenir un instant sur l’œcuménisme non-partisan de cette journée. Sur 33 intervenants, on compte cinq « personnalités politiques », tous UMP [5], et 6 « syndicalistes »… tous membres du Medef. Ce sont les seuls syndicalistes, mais ce ne sont pas les seuls patrons.

Si l’UFC-Que choisir a d’ailleurs décidé de ne pas participer à ces Assises, elle s’en explique dans un communiqué commun avec la CLCV [6] : « au vu des travaux préparatoires, ces Assises […] accentuent la dilution du mouvement consommateur et envisagent sa mise sous tutelle de l’Etat et des entreprises ». Le communiqué relève que les Assises renvoient « aux calendes grecques » la possibilité d’une « action de groupe », et s’interroge « sur l’emprise que le MEDEF semble avoir sur ces Assises. En effet, quelle ne fut pas notre surprise de voir le gouvernement accepter une contribution du MEDEF sur un sujet qui ne le concerne pas : l’organisation du paysage associatif consumériste. Si la représentation des entreprises était réorganisée, les consommateurs seraient-ils invités à contribuer ? » Et les deux associations de conclure : « Bref, c’est à se demander si les Assises de la Consommation ne sont pas co-organisées par le MEDEF ! »

Or, comme le confirme cette vidéo (lien périmé - novembre 2013) disponible sur le site du Ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, c’est bien la « journaliste de France Inter » qui a ouvert les débats, modéré « l’atelier n°1 », et animé la Table Ronde de l’après-midi, avec la tant « attendue » Laurence Parisot.

Les meilleurs moments de cette vidéo sont à retrouver ci-dessous :

Voici leur transcription

- Isabelle Giordano : « Bonjour à tous, merci d’être venus si nombreux. Vous le savez bien sûr, nous sommes en train de vivre une période charnière, c’est ce qui va faire j’imagine de ce rendez-vous, premier du genre, premières Assises de la Consommation. J’imagine que ce rendez-vous sera un rendez-vous passionnant, puisque c’est vrai que nous assistons en ce moment à une redistribution des cartes, le pouvoir du consommateur est en train d’évoluer, avec bien sûr une implication très forte de la crise économique et de la crise écologique. Nous sommes là pour en parler. Une première journée, donc, avec des débats que j’imagine vifs, stimulants, j’espère qu’ils seront fructueux, on pourra entendre une grande variété d’opinions et de points de vue, avec bien sûr des accords et des désaccords. En tout as j’imagine que pendant toute cette journée, nous aurons l’occasion de débattre, de réfléchir, de proposer, tout cela, bien sûr, dans une ambiance à la fois fructueuse et surtout sereine. Et bien j’ai le plaisir, pour démarrer, (...) d’appeler à cette tribune les deux personnes qui sont en quelque sorte les chefs d’orchestre de ces premières Assises de la consommation, M. Hervé Novelli et Mme Christine Lagarde. »
- Christine Lagarde : « Merci beaucoup, Mme Giordano, de nous avoir ainsi introduits ensemble chefs d’orchestre. C’est un orchestre composé de multiples acteurs et c’est précisément avec un souci d’harmonie… »
[…]
- Isabelle Giordano : « Juste avant de vous passer la parole, Jean-Marc Bellaïche, je vais vous demander de m’excuser, puisque nous avons un direct sur France Inter, nous consacrons une émission spéciale à ces Assises, donc je m’absente un petit quart d’heure, vingt minutes, et je vais laisser M. Novelli poursuivre le débat avec vous tous. Excusez-moi, à tout à l’heure. »

***

Comme la vidéo permet de s’en assurer, le public de cette causerie gouvernementalo-patronale a été informé de sa double activité par Mme Giordano elle-même, qui quitte la scène pour, dit-elle, « un direct sur France Inter », sous le sourire bienveillant de Christine Lagarde. Pourquoi n’avoir pas informé de la même manière les auditeurs de France Inter du véritable contexte de ce « direct » ? Par pudeur ? Une pudeur en tout cas partagée par les autres journalistes de la station, qui semblent se prêter de bonne grâce au jeu de « l’envoyé spécial ».

Peut-être Mme Giordano n’a-t-elle pas été rémunérée pour cette longue journée de bons et loyaux services « publics ». Mais au fond qu’importe exactement de savoir s’il s’agit à proprement parler d’un « ménage », quand une journaliste de l’audiovisuel public en activité, met sa notoriété au service de l’animation enthousiaste d’une réunion qui est, en grande partie, une opération de communication gouvernementale et patronale et troque son rôle de journaliste pour celui de chargée de communication ? Quand au beau milieu d’un débat, elle s’éclipse pour présenter son émission – sans rien en dire et tout en laissant croire aux auditeurs de France Inter que l’activité de chargée de communication qu’elle leur dissimule est un travail de journaliste ? Et quand son « reportage » aux Assises de la Consommation consiste à en chanter la gloire, et à tendre un micro à deux ministres, un patron et un conseiller du prince ?

Au fait, quel était ce mot qui ornait le portrait d’Isabelle Giordano dans la dernière campagne de publicité de France Inter ? Ah oui : la « vigilance »…

Olivier Poche
- Avec Ricar pour les montages son et vidéo

 
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Notes

[1Si Isabelle Giordano ne les évoquera jamais, Thomas Chauvineau – qui reçoit en studio Philippe Moati (directeur de recherche au Credoc) et David Solon (directeur de la rédaction de Terra Economica), interrogera par téléphone Alain Bazot, président de l’UFC-Que Choisir pendant cinq minutes, dans la suite de l’émission.

[2Trois questions, et autant de coups de poignards, comme on peut s’en douter : « Pourquoi vouloir renforcer le pouvoir des consommateurs ? » / « Est-ce que vous pensez que donnez plus de pouvoir au consommateur, c’est une manière de relancer la consommation ? » / « Comment vivez-vous l’absence de l’UFC-Que choisir ? »

[3Ces assises, « ça vous inspire quoi ?  »/ « Est-ce que vous craignez cette période charnière (…) ce nouveau consommateur ? »/ « Ca fait beaucoup d’exigences tout de même : le consommateur exige maintenant des entreprises qu’elles soient humaines, responsables, éthiques, et en plus bien sûr, ils mettent moins d’objets dans le chariot » !/ « Mais vous-même, Michel-Édouard Leclerc , est-ce que vous vous sentez fragilisé ? »

[4« Faire le ménage, dans les associations de consommateur, est-ce que ce n’est pas une façon de les affaiblir ? »/ « Verra-t-on un jour les actions de groupe en France ? »/ « Et plus généralement, qu’est-ce que vous attendez de ce rendez-vous ? »

[5Christine Lagarde, Hervé Novelli, Chantal Jouanno, Isabelle Debré et Alain Lamassoure.

[6Intitulé « La CLCV et l’UFC-Que Choisir n’entendent pas cautionner un colloque de l’inaction ! » et rendu public le 23 octobre 2009. La CLCV (Confédération de la Consommation, du Logement et du Cadre de Vie) choisira pour sa part d’y participer.

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