Observatoire des media

ACRIMED

« Affaire Skyrock » : une révolution virtuelle ?

par David Puaud,

Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1], une contribution à l’analyse de diverses dimensions de « l’affaire Skyrock » (Acrimed).

Mais qu’est ce qui les attire tous vers le groupe Skyrock ? Axa, le Crédit Agricole, Orange, le fonds stratégique d’investissement, la banque privée Messier et Maris, la banque Arjil… On a eu droit ces dernières semaines à un véritable feuilleton, politico-médiatico-financier dont le thème et la bande son étaient la radio la plus écoutée chez les moins de 25 ans en France.

Une « affaire »…

Tout a commencé début avril par l’éviction du directeur-fondateur de la radio, Pierre Bellanger, par la société Axa Private Equity, actionnaire principal du groupe Skyrock. Il devait être remplacé par Marc Laufer, précédemment directeur général du groupe Nextradio TV (RMC, BFM Business, BFMTV). La société AXA Private Equity, actionnaire de Skyrock depuis cinq ans, était détentrice à 70% du capital de la radio. Pierre Bellanger, quant à lui, détenait les 30% restants. Les animateurs de la radio ont alors appelé les auditeurs à une « révolution virtuelle » en faveur du maintien de Pierre Bellanger. Plus de 600.000 jeunes auditeurs de la radio se sont manifestés sur le réseau Skyblog, Facebook, Twitter… pour « défendre la liberté de Skyrock ». Des appels révolutionnaires ont été diffusés à l’antenne, ainsi que sur le site Internet : « Tous ensemble ! Mobilise-toi ! La radio de la liberté d’expression ! Blogs en danger ! ». Une partie des artistes de la scène rap nationale et internationale ont également soutenu le mouvement : des artistes américains comme Dr Dre, Akon, à la scène française représentée par La Fouine, Sexion d’Assaut, Soprano, Sinik, Rohff, 113, Magic System, orelsan, Kenza Farah, Abd Al Malik, Tunisiano, Corneille… nombreux sont ceux qui se sont mobilisés. Les politiques n’ont pas été en reste de la droite à la gauche, la radio eu le soutien de B. Lancar, R. Yade, F. Hollande, J-L. Mélenchon… Selon l’animateur vedette de la radio, Difool, ce qui était en jeu dans l’éviction de Pierre Bellanger était « la garantie de la liberté de ton de la radio et de celle des auditeurs mais également la liberté éditoriale, musicale et artistique qui est totale selon lui » [2].

Pierre Bellanger, qui était retranché dans son bureau, préparait activement la reprise en main du groupe. En effet, le Crédit Agricole, première banque chez les jeunes, a racheté à Axa Private Equity 30% des parts de la radio. Celles-ci s’ajoutent aux parts de Pierre Bellanger. Ce nouveau groupe composé de Pierre Bellanger et du Crédit Agricole contrôle désormais 60% du groupe Skyrock, ce qui permet en conséquence le maintien en poste du fondateur de la radio. L’affaire n’est pourtant pas terminée. En effet, ces derniers jours, la société Orange et le fond stratégique d’investissement envisage de reprendre une partie de la branche Internet du groupe. Selon un communiqué du groupe Crédit Agricole, il s’agit du « premier réseau social de blogs français et européen, avec plus de 33 millions de blogs dans le monde » [3].

Finalement, que peut-on retenir de ce cette « affaire Skyrock » après ces quelques semaines de déferlement médiatique ? Deux questions notamment méritent, nous semble-t-il, d’être posées :

- Cette « mobilisation numérique » de la « génération Skyrock » n’était-elle que virtuelle, non ancrée dans la réalité ?
- Quelles peuvent être les motivations d’actionnaires financiers, de l’Etat français (à travers Orange et le fonds stratégique d’investissement) à investir dans un groupe radio diffusant de la musique « rap » pour les jeunes ?

Une mobilisation virtuelle ?

On peut se demander quel rapport les jeunes ayant adhéré aux groupes de soutien de la radio sur Facebook ou sur Twitter entretiennent avec la réalité sociale du conflit. Plus précisément, il vaut la peine de s’interroger pour savoir si ce mouvement « virtuel » pourrait s’ancrer dans le réel, être un révélateur d’une demande d’une partie de la jeunesse française : la « communauté virtuelle » des auditeurs de la radio est-elle la reproduction en ligne d’une « communauté sociale effective » ?

La génération des auditeurs de Skyrock a grandi à l’heure du développement de l’ère numérique. L’outil internet, les écrans de portables, d’ordinateurs, les tablettes numériques font partie du quotidien pour la plupart de ces jeunes. Cette jeunesse est donc « en phase » avec cette « société de l’écran ». Selon Michel Gensollen ces « communautés virtuelles » sont innovantes car selon lui, une « communauté virtuelle » est « une structure d’interaction sociale originale qui ne repose ni sur la communication, ni sur les relations personnelles » ce qui permet à l’auteur d’avancer que l’on a affaire « plutôt à des cultures qu’à des réseaux sociaux » [4]. Il est clair par exemple que l’appel aux auditeurs à venir contester l’éviction de Pierre Bellanger devant la radio fut très peu suivi. L’écart entre la mobilisation virtuelle et réelle est donc conséquent. On peut alors se demander quelle culture commune réunit cette « génération Skyrock ».

À la fin des années 1990, Skyrock devient la première radio rap en France. Elle contribue à faire émerger toute une génération de rappeurs français qui tendent à se démarquer du modèle de leurs aînés américains. Des groupes comme NTM, IAM… sont radio-diffusés. Les maisons de disques investissent de manière rapide ce secteur lucratif. Elles privilégient certaines formations, rentables médiatiquement. On voit apparaître une scène rap qui génère des profits importants et une scène rap underground. Cependant à la fin des années 90, la communauté rap dont les anciens de la scène française (NTM…), grâce à leurs succès passés, contribue à faire apparaître une nouvelle scène. Skyrock contribue à faire émerger ces nouveaux groupes : les Saian Supa Crew, 113, Pit Baccardi, bénéficient de cette radio-promotion.

Aujourd’hui le nombre de rappeurs a augmenté. La programmation de Skyrock a fortement évolué. La radio diffuse en boucle les artistes qui vendent. Des anciens de la scène rap française qui ont pourtant bénéficié de ce vecteur de diffusion ne soutiennent plus la radio. Par exemple Akhenaton, chanteur du groupe IAM, et Faf Larage dénoncent la logique promotionnelle de la radio dans une récente interview pour le site Musicactu [5] : « Je peux comprendre que des rappeurs soutiennent la radio, parce qu’ils sont joués dessus, c’est normal. Moi j’ai été joué à Skyrock, et c’est une bonne partie du succès derrière. Maintenant ça ne me fait ni chaud ni froid que Skyrock disparaisse, comme ça ne me fait ni chaud ni froid que Fun ou NRJ disparaissent. J’en ai rien à foutre. C’est des radios commerciales, leur playlist est fondée sur la régie pub. Aujourd’hui, tu paies un espace pub, tu es joué dans la playlist. Que les gens comprennent bien, le passage radio est payant. Donc voilà, je ne vais pas m’apitoyer sur la radio. J’aurais tendance à le faire si au lieu de leurs 20 titres, ils avaient une playlist de 60 titres, et qu’ils passaient une playlist variée sans avoir aucune pression financière de l’un et de l’autre. Franchement, dans ce cas là, je prendrais leur défense, mais là, euuuh, non non ».

Educateur de rue dans un quartier populaire, je demandais il y a quelques jours à un jeune rappeur son avis sur cette affaire. Il a fait une distinction, importante selon lui, pour comprendre cette mobilisation : « Il y a plusieurs types de rap : le conscient, le cool, et le hard-core. A Skyrock, ils passent essentiellement du cool et un peu de hard-core et du Rn’B à fond. Le rap conscient, tu vois, c’est genre Médine, Akhenaton, La Rumeur, Kery James, Keny Arkana, tous ceux là dans des genres différents ne font pas que de dénoncer, cracher sur le système comme dans le hard-core mais ils t’amènent à réfléchir sur toi-même, ton rapport avec le système. Ce sont souvent en plus des rappeurs engagés dans des assoc’, des mouvements, ils encouragent à voter… Tu vois par exemple quand Médine, il est venu ici, il a participé à un débat avec des jeunes des centres sociaux, il les a encouragés à lire, à se cultiver. Le rap hard-core style La Fouine, ou Booba, ne demande que très peu de réflexion. C’est direct, il y a des refrains courts, répétitifs, on y dénonce la police… Mais souvent ils ne souhaitent pas changer le système mais se demandent comment s’y maintenir ou bien font l’apologie de la société de consommation. Tu vois l’argent, les filles faciles… Skyrock rassemble des jeunes qui regardent la surface de l’iceberg rap. »

L’artiste « La Fouine », par exemple, est régulièrement diffusé sur les ondes de la radio. Son dernier album se nomme : « La Fouine Vs Laouni ». Sur celui-ci il fait cohabiter deux types de rap le hard-core et le cool correspondant selon lui à ces deux personnalités : « Ce sont deux aspects de ma vie que je sépare : cool et hard-core » [6]. Ce rappeur médiatique ne plait pas de manière générale aux puristes du milieu. Il s’en explique : « Le rap conscient, le rap sombre ne m’intéresse pas. Je n’ai pas envie de faire ce que je n’aime pas. Si j’entends un puriste dire du bien de moi, c’est que je me serais vendu » [7]. Cet album de La Fouine et Laouni résume en partie la programmation de la radio : on y écoute surtout du rap cool, un peu de hard-core mais très peu de rap conscient dont le créneau est moins porteur médiatiquement et… économiquement.

Pourtant, il ne faut pas prendre cette « génération Skyrock » pour des jeunes auditeurs aucunement concernés par le contexte socio-politique actuel. Il nous semble que par cette mobilisation, de manière détournée ces jeunes, dont la majorité est issue des quartiers populaires, expriment le sentiment que la radio Skyrock relaie certains aspects de leurs préoccupations quotidiennes. Une partie de la programmation musicale, notamment le rap hard-core, décrit le quotidien d’une fraction non négligeable de la jeunesse des cités : du désœuvrement quotidien aux violences policières… La mobilisation numérique traduit donc le malaise d’une partie de cette jeunesse. Le chômage atteint dans certains quartiers près de 40% chez les jeunes de moins de vingt-cinq ans, les études ne sont plus un gage de réussite sociale. De plus, les stigmatisations identitaires et religieuses développées par le gouvernement ces dernières années renforcent le sentiment pour certains jeunes d’être considérés comme des « étrangers de l’intérieur ». Dès lors, ces jeunes expriment un mouvement d’opinion. Cette « génération Skyrock » a besoin d’espace libératoire, de libre expression ou l’on diffuse une partie de leur sentiment d’être. La musique, la libre antenne de la radio, l’espace Skyblog, sont des supports libératoires d’une partie du malaise de cette jeunesse.

Un espace de libre expression ou un outil de gestion ?

En ce sens, Skyrock agit plutôt comme un catalyseur des tensions sociales en cours dans les quartiers populaires. Par exemple les émissions de libre antenne de l’animateur Difool sont des moments de partage du quotidien de jeunes de ces quartiers. On y parle de relations affectives, sexuelles, amicales, familiales. Comme l’explique cet animateur dans son interview au Monde : « Nous avons une liberté éditoriale, musicale et artistique totale. Pierre Bellanger est le garant de notre liberté de ton et de celles des auditeurs ». Cet espace de parole libre est un formidable exutoire pour les adolescents, un outil de gestion émotionnelle et des énergies. Une certaine fonction de la radio est de capter ces pulsions afin qu’elles n’aient pas libre cours dans la réalité. Les animateurs traitent de manière très méthodique les sujets abordés, d’abord en sélectionnant les jeunes aux standards, puis en traitant de manière globale des thèmes ayant traits à la vie intime, amicale, familiale du jeune. Comme l’explique Difool dans la même interview, « on a une liberté folle en radio ; mais cette liberté doit être travaillée de manière professionnelle ».

Les politiques ont bien compris tout l’intérêt de ce média unique dans le paysage français. Ils se sont également mobilisés pour soutenir le fondateur de la radio, de F. Hollande à M. Boutih (directeur des relations institutionnelles de la radio), en passant par B. Lancar ou J. L. Mélénchon. D’ailleurs le gouvernement ne s’y est pas trompé en mettant en place une plate-forme nommée « Waka le pilote c’est toi », il y a quelques mois, dont l’objectif est d’orienter la jeunesse française. On y trouve des rubriques sur la santé, le logement, l’argent, les transports, internet, la famille, la planète, les projets professionnels. Comme l’explique la journaliste I. Hanne, « Skyrock représente en effet un formidable outil de communication pour s’adresser au moins de 25 ans, public que les politiques ont du mal à cibler » ( [8].

Merci banquier !

Cette affaire s’est donc bien terminée pour Pierre Bellanger, du fait notamment de la reprise d’une partie du groupe par le Crédit Agricole. Les jours suivant l’annonce de l’arrivée de la banque, on a pu entendre à de nombreuses reprises sur les ondes de la radio : « Merci banquier ! ».

Sur le site du Crédit Agricole, on peut trouver la justification de cet investissement. Petit extrait : « Première banque des jeunes avec 28 % du marché, le groupe Crédit Agricole a décidé d’accorder sa confiance à Pierre Bellanger, le fondateur et président de Skyrock, pour l’aider à reprendre le contrôle de son groupe, à le développer dans les années à venir et à préserver tout ce qui fait l’esprit de Skyrock… Le Crédit Agricole démontre une fois encore qu’il est le partenaire naturel de la nouvelle génération et des entrepreneurs. Il entend également soutenir la musique urbaine et la liberté d’expression » [9].

C’est en 1999 que Pierre Bellanger engage Skyrock dans la société de participation Orbus dirigée par le groupe Morgan Grenfell Private Equity et présidée par…Pierre Bellanger. Ce groupe est racheté en 2006 par la société de participation Nakama détenue par Axa private equity dont Pierre Bellanger était également président. La société Axa dans son rapport 2009 indique de manière très claire l’intérêt de ces investissements : « Créée en 1996, AXA Private Equity est un investisseur expérimenté qui adopte une approche méticuleuse pour générer des rendements supérieurs et réguliers. Notre portefeuille diversifié qui propose une large gamme de classes d’actifs, secteurs et zones géographiques, nous permet de faire bénéficier à nos investisseurs des meilleures opportunités. Prudents et disciplinés dans nos investissements, nous recourons peu à l’endettement. Nous sommes capables d’agir rapidement pour saisir les meilleures opportunités, ce qui se traduit par un niveau de rendement élevé et constant depuis quatorze ans… » [10]

Finalement, on ressent un léger malaise. On retiendra l’embarras de Pierre Bellanger suite à la question de la journaliste Pascale Clark sur France Inter : « Où est le problème ? », demande-t-elle. « C’est vous qui les aviez invités à votre table ces financiers d’ailleurs [...] C’est leur droit de changer de dirigeant non ? » [11]

L’organisation d’un concert intitulé « Skyrock liberté » le 28 mai vise sans doute à remercier l’engagement des auditeurs. Aujourd’hui les slogans révolutionnaires de la page d’accueil du site de la radio ont disparu. Le poing levé à été remplacé entre autres par une publicité pour le site : « bonbizz.net ».

David Puaud

 
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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

[2Le Monde télévisions du 24-25 avril.

[3Voir l’intégralité du communiqué sur le site de Challenge.

[4« Les communautés en ligne : échanges de fichiers, partage d’expériences et participation virtuelle », Esprit n°324, mai 2006. Version pdf.

[5Voir l’interview sur le site MusicActu.

[6Gazelle n°32.

[7Idem.

[8Libération, 27 avril.

[9Voir l’intégralité du communiqué sur le site de Challenge.

[10Voir le rapport 2009 du groupe Axa Private Equity (lien périmé).

[11Voir l’article sur le site du Post.

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